Le spectacle était splendide ! Le cadavre de la fouine était majestueux. Le visage blanchâtre de l’animal et ses petits yeux ensanglantés écarquillés retranscrivaient parfaitement la délicieuse douleur qui l’avait faite périr. Recroquevillée confortablement sur son tapis imbibé d’un liquide putride et de sang, la fouine regardait ses spectateurs avec sa bouche flétrie grande ouverte. Quelques centimètres à côté de l’acteur mort se trouvait une lettre froissée sur laquelle était collée, dans le coin gauche, un papier de bonbon à la menthe. Si l’auteur de la scène avait pu assisté au grand final, il aurait empaillé la fouine afin que le spectacle soit éternel. Mais, à son plus grand malheur, l’artiste se devait de rester derrière les rideaux. Espérant avoir exalter son public, il attendrait sagement qu’on lui décerne un prix.
Ecœuré, ne fut pas un mot à la hauteur pour décrire l’horreur du chef d’œuvre aux yeux du jeune policier. Il avait déjà vu à plusieurs reprises des morts. Mais ce fut bien la première fois qu’il assistait à une mise en scène aussi morbide. L’odeur nauséabonde ne le dérangeait pas car il avait mis une crème odorante sous son nez, cependant le visage horrifié de la victime le perturbait et l’empêchait de se concentrer. Tandis que ses collègues échangeaient des remarques descriptives de la scène de crime, Thierry était aussi silencieux que la fouine.
Il était dans un état d’excitation tel, qu’il ne pouvait dormir. Sa vengeance avait enfin pris forme ! Une première victime. En attendant la nouvelle dans le journal, il préparait sa prochaine apparition en écrivant des lettres. Son meurtre était le crime parfait. Pour lui un homicide réussi n’était pas un assassinat sans preuve mais l’inverse. Il avait laissé volontairement de nombreuses preuves l’accablant. Ainsi il jouerait au chat et à la souris avec la police. Ainsi la cigale serait au courant de sa future venue. Ainsi elle serait meurtrie par la peur avant même qu’il n’est commencé la deuxième étape de sa vengeance. Et lorsque la police serait sur sa piste, on confirmerait à la cigale un petit risque d’homicide sur sa splendide personne. Elle aurait peur, comme lui. Elle ne dormirait plus, comme lui. Elle crèverait, comme Galina. Lorsqu’il eut enfin le journal entre ses mains il éclata de rire. Pas un rire sadique. Pas un rire de joie. Mais un rire de réussite. Un rire triomphant. Cependant il ne criait pas victoire. Il n’avait pas terminé, la suite ne se révélerait pas aussi simple. Etre un fin stratège ne suffit pas toujours, il lui fallait également un peu de chance.
« Un lâche ne sera pas capable d’intenter à sa vie même s’il est certain de ne pas mourir »
Les pistes étaient sous les yeux des policiers. Cependant ils leurs fallut des heures et des heures de recherches avant de trouver quoi que ce soit d’intéressant. Thierry se pencha sur « Galina » citée dans la lettre laissée à la victime. Il chercherait dans les archives tous les procès du juge concernant de près ou de loin une personne nommée ainsi. Ce prénom n’étant pas très usité, il allait bien finir par découvrir quelque chose. Frédérique avait découvert un ticket de caisse dans la poche de la victime pour le restaurant « plaisir enchanté » daté du jour de sa mort. Il y avait également le médecin légiste recherchant le poison qui avait fait succomber la fouine. Et enfin un informaticien, peu doué, recherchant dans l’ordinateur de la victime les derniers sites visités ou autre…
Il connaissait déjà tout sur la cigale, adresse, famille, amis. Rien n’était laissé au hasard. En attendant que la police découvre son identité, il en profitait pour leur préparer un accueil chaleureux. Il profita également de ce temps libre pour se rapprocher de la cigale. Il l’a suivit toute une journée, prenant des photos en toute discrétion.
« Suffit-il simplement de savoir compter jusqu’à deux pour ne pas mourir d’une mort non naturelle ? »
Frédérique et Thierry se rendirent au restaurant où avait eu lieu l’empoisonnement pour interroger monsieur Pucorette, le chef de l’établissement. Les deux autres policiers essayaient d’en savoir plus sur une certaine Fannie avec qui la victime aurait discuté sur Internet. Elle était le principal suspect et le seul. Thierry connaissait bien ce petit restaurant il s’y était rendu souvent lorsqu’il était encore célibataire. Une ambiance sulfureuse, parfait pour rencontrer une conquête pour un soir. Le cuisinier était trapu. Il avait des joues joufflues, des yeux gris-vert, une bouche épaisse rouge et un nez crochu.
- Bonjour monsieur Pucorette dit poliment Thierry.
- Salut, qu’est ce que vous me voulez ?
- On aurait quelques questions à vous poser expliqua Frédérique. Un homme c’est fait empoisonner cette nuit alors qu’il venait de manger dans votre restaurant.
- On me fait chié depuis un bon bout de temps pour que ma cuisine soit irréprochable, vous pouvez venir voir par vous-même elle est irréprochable ! Je respecte toutes c’est fichus règles d’hygiène à la lettre. Et croyez moi ça me coûte de l’argent, alors venait pas me dire que ma cuisine empoisonne mes clients ! Ca va m’en faire de la bonne pub je vous jure !
- On parle de meurtre quelqu’un à volontairement empoisonné cet homme. On a retrouvé des traces de cyanure et de phénol dans le sang de la victime. Continua Frédérique tout en montrant la photo de la victime. Etait-il accompagné ?
- Je ne pourrais pas vous répondre messieurs. Hier j’étais seul en cuisine, je n’allais sûrement pas m’amuser à aller dire bonjour à mes clients. Je le connais pas ce gars, tout ce que je peux vous dire c’est que c’est pas un habitué. T’as qu’à aller voir mon serveur au lieu de me les briser et de me faire perdre mon temps.
- Vous savez que vous vous adressez à des forces de l’ordre s’impatienta Frédérique ! Nous enquêtons sur un meurtre, vous pourriez quand même nous montrer un minimum de respect !
- Et alors ? Vous et le tout mou vous allez me coffrer ? Cessez votre cinéma, j’ai du boulot moi !
Frédérique, dépité par le comportement du cuisinier, préféra mettre un terme à l’interrogatoire. Le chef de l’établissement n’était pas très coopératif, et le policier avait compris qu’il ne pourrait rien en tirer. Alors le duo alla poser quelques questions au serveur.
« La nature nous a conçu pour que notre existence soit paisible, elle nous a permit de pouvoir réparer nos erreurs et de continuer d’avancer. Pourtant personne dans ce monde n’est réellement heureux. L’homme est une réussite parfaite sur le point organique cependant le côte psychologique reste à revoir. Nous ne pouvons pas vivre ensemble, il y en aura toujours un pour réduire l’autre à néant. »
Encore une chose pour laquelle Thierry n’était pas doué : les interrogatoires. Tandis que Frédérique soutirait des informations intéressantes au petit serveur, il restait silencieux et bête. Ils apprirent que le juge était accompagné d’une femme blanche brune, d’environ un mètre soixante dix. . Cette femme non plus n’était pas une habituée. Il n’y avait pas plus d’information à recueillir mais Frédérique continuait de demander toute sorte de renseignements au serveur espérant découvrir quelque chose pouvant faire évoluer l’enquête. A peine sortit du restaurant, Frédérique reçu un appel. Leurs collègues avaient trouvés une adresse reliée à l’adresse IP. Elle n’était pas au nom d’une femme mais d’un homme. Ils étaient déjà en route. Frédérique et Thierry grimpèrent rapidement dans la voiture pour les rejoindre.
Il les attendait depuis trop longtemps à son goût. Alors quand il vit arriver au loin les voitures de policiers il ne pu que se réjouir. Chantonnant, il sortit tranquillement et se mêla aux passants marchants sur le trottoir. Il n’avait pas besoin de se cacher ou de courir. Il lui suffisait de ne pas paraître suspect, d’être calme.
Il leur avait préparé un accueil parfait qui, pour lui, était plutôt cocasse. Cela dit, les policiers ne rirent pas. Ils restèrent abasourdis devant la mise en scène dans l’appartement. Un long tapis les dirigeait vers la cheminée. Ce tapis n’avait absolument rien d’ordinaire, il était fait à partir d’un matériau sensationnel ! Des papiers de bonbons à la menthe cousus les uns aux autres. Sur le mur à côté du feu de bois crépitant était accrochés trois splendides tableaux.
La première peinture, sa préférée, représentait le juge mort sur son canapé une lettre à la main. Une larme de sang coulait sur sa joue creuse. A côté du canapé était peint une table en or massif sur laquelle était déposée une énorme assiette de profiterole. En arrière plan, au lieu d’une belle tapisserie, se trouvait l’œil de providence crachant un éclair pourfendeur.
La seconde peinture représentait la cigale assise sur son beau siège. L’armature du meuble était fait avec des pièces de deux euros et les coussins en billet de cinq cent euros. Le visage de l’insecte était blême, crispé par la peur. Sa main tremblante tenait un journal sur lequel était peint la miniature du premier tableau. La tapisserie avait pour motif des fleurs de lys brodées.
Le dernier tableau relevait plus de l’abstrait. Un être écoeurant mi homme mi crapaud était courbé au centre de l’image. Sur son ventre nu, couleur sang, était graver l’œil d’Horus. Sa langue visqueuse était accrochée à un pantin habillé d’une robe bleue. Mais le muscle visqueux s’apprêtait à être coupé par une paire de ciseau rouge.
Chaque peinture était encadrée dans un magnifique cadre noir en ébène sculpté. Le titre était écrit de chaque œuvre sur étiquette d’écolier, collée en bas à droite. La première était nommée « l’élixir de la fouine », la seconde « le proche envol de la cigale » et enfin la dernière « Configuration du supplice du crapaud ».
Il avait attendu longtemps avant que ses invités arrivent. Alors il avait peaufiné chacun des détails pour que leur accueil soit parfait. Il en avait profité pour créer une banderole en papier de bonbon à la menthe. Il l’avait accroché au dessus du tableau de la cigale et y avait inscrit « le compte à rebours a commencé »
La chanson « nocturne en si bémol majeur » de Frédéric Chopin passait en boucle dans toute la maison. La musique classique qui, en ordre général, à des vertus apaisantes faisait l’effet inverse aux policiers. La musique continuait sans jamais s’arrêter. Impossible de trouver sa provenance. Elle s’imprégnait de l’habitat toujours à la même cadence. On aurait cru que toute la maison chantait avec accoutumance. En réalité, elle se moquait d’eux comme si, grâce à sa clairvoyance, elle connaissait déjà la suite de l’histoire. Frédérique ordonna avec insistance à Thierry de prendre le plus de photos possible, pour qu’ils puissent enfin sortir de cette maison dont l’ambiance inspirait la vengeance.
Il avait retiré tout son argent liquide pour ne pas être suivi à la trace. Il dormirait d’hôtel en hôtel sous des noms de couverture. Il ne craignait pas d’être retrouvé. Les policiers avaient tellement été lents pour arriver jusqu’à lui alors qu’il leur avait laissé volontairement une multitude d’indice. S’il se cachait, les chances qu’il se fasse attraper était des moindres
« L’homme est plus souvent cupide, égoïste, manipulateur, intéressé qu’honnête, altruiste ou partageur. »
Le tableau de la prochaine victime représentait la mairesse de la ville. Les quatre policiers se rendirent chez elle pour la prévenir du risque qu’elle encourait. Ce n’est pas vraiment avec amabilité qu’elle les reçu. Les politiques n’aiment pas trop voir des policiers chez eux. Peut-être parce que politique irréprochable est un oxymore ; ils ne veulent donc pas de mauvaise publicité et craignent que leurs manigances soient dévoilées au grand jour.
Il choisit l’hôtel le plus luxueux de la ville, c’était un peu pour se féliciter d’avoir réussi sa première étape avec succès. Il s’était installé sur son lit dans le silence le plus profond. Il respirait à peine ne voulant briser ce calme qui l’amenait dans le néant. Un néant qui lui permettait de s’échapper. Une échappatoire qui lui permettait de réfléchir. Une réflexion qui lui permit de s’apercevoir qu’il n’avait pas assez réfléchis. Il n’avait pas deux chances pour réussir ses plans mais un nombre infini ! Il se trouva soudain stupide… Comment avait il pu établir et encore établir ses plans sans même songer à cette évidence ?
« L’humanité fait peur »
- Que se passe t-il ? demanda la mairesse
-Nous sommes venu vous mettre en garde, nous craignons qu’une personne veuille intenter à votre vie. Expliqua Frédérique.
- Vous savez tous les hommes politiques sont en danger. Il y a hélas partout des fous idéalistes. Mais ma maison est plus que sécurisée. Je ne crains rien. Je n’ai pas à avoir peur.
- Je comprends. Cependant nous pouvons poster des unités un peu partout autour de chez vous. Il y a déjà eu le meurtre du juge Efinou.
- J’ai déjà des gardes du corps. Je préfère que vous vous occupiez de l’insécurité de la ville plutôt qu’un excès de zèle. Et je ne vois absolument pas le rapport avec moi de ce juge mort dont le nom m’est totalement inconnu ! S’exclama t’elle en mentant comme elle savait si bien le faire.
- Nous n’es savons pas encore assez, mais ne vous inquiétez pas on finira par comprendre les motivations du meurtrier. Avez-vous déjà entendu parlé d’une certaine Galina ?
- La seule chose que je pourrais dire au sujet d’une quelconque Galina est que ses parents devaient être totalement dépourvu de goût pour appeler leur progéniture ainsi.
Cependant à l’énoncé de ce prénom, elle se sentit blêmir. Elle changea alors d’avis et demanda la protection des policiers. Frédérique comprit aussitôt qu’elle leur cachait quelque chose. La cigale savait exactement qui en avait après elle. Elle ne l’avait jamais vu, cependant on lui avait narré sa réaction violente et les menaces proféraient lors du verdict. Elle aurait préféré le savoir mort de désespoir. Après toutes ses années, cela faisait longtemps qu’elle ne songeait plus à toute cette sordide affaire. Mais le passé avait ressurgis armé d’une batte de baseball. Elle espérait pouvoir à nouveau esquiver les coups sans dommages collatéraux. Elle devait donc à nouveau étouffer l’affaire. Une mauvaise publicité métrait à néant sa chance de réélection alors que son mandat était presque à son terme.
« Notre monde est idéalisé par l’hypocrisie même »
Deux jours après la visite de Thierry et ses compagnons, la cigale reçue deux lettres du même expéditeur. La première qu’elle ouvrit contenait seulement des papiers de bonbons à la menthe soigneusement défroissée. Elle ne comprit pas de quoi il en retournait jusqu’à qu’elle ouvre la seconde lettre. Dès cet instant précis, son esprit n’était plus du tout apte à être formaté pour les élections de maire et de député. Son esprit était emplit d’un terrible sentiment qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant : la crainte de mourir.
« Bonjour madame la maire
Je conviens que vous soyez très occupée mais je me permets quand même de vous écrire une lettre. J’espère que vous prendrez soin de lire toutes mes recommandations. Vous me devez bien ça, c’est grâce à ma souffrance que vous n’avez pas perdu toute crédibilité aux yeux de vos électeurs. Je tiens à vous ajouter que je n’en fais pas parti, cependant je ne pense pas que vous m’en tiendrez rigueur.
Je suis très déçu par votre comportement ! Vous devriez être punis ! Heureusement pour vous, je ne vous ressemble pas, je ne suis pas encore démuni d’âme. Alors je vous laisse la chance de vous rattraper. Mais attention pas de faux pas. Je ne suis pas loin, je vous observe. Pour que je vous pardonne et que votre vie ne soit plus en danger suivez mes règles à la lettre ! En la mémoire de Galina qui était pure et compréhensive je vous laisse le droit à l’erreur. Dès que vous enfreindrez mes règles, je vous enverrai une lettre comme avertissement. Mais sachez que ma patience à ses limites, aussi si les lettres que je vous envoie dépassent le nombre de cinq, vous serez châtiée ! Voici donc les règles à ne pas déroger.
1- Tenez vous droite
2- Utilisez votre peur
3- Ecrivez votre peine
4- Subissez mon courroux
5- Marchez vers le néant
6- Ouvrez la porte au diable
7- Retenez vos cris de désespoir
8- Ternissez votre image
9- Ecoutez chanter la mort
Nous allons bien nous amuser, prenez part au jeu car, pour vous, ce sera le dernier. Qui sait ce que l’avenir nous préserve ? Je ne suis pas devin, mais j’ai le pressentiment que ce sera grandiose !
Un ami qui vous veut du bien »